Patrick LAURE, universitaire, spécialiste des drogues de la performance
Eberhard MUND, entraîneur dans l'ex allemagne de l'EST.
Un coureur cycliste anonyme.
Bob HAZELTON, ancien boxeur.
Gérard NICOLET, médecin, membre de la FFC.
Bruno LAGNIERE, professeur, endocrinologue.
Jean-Paul ESCANDE, professeur.
Serge SIMON, médecin et rugbyman.
Gérard DINE, directeur de l'institut biotechnologie de Troyes.

"Le dopage est une pratique culturelle dans le cyclisme"

Patrick LAURE, universitaire, spécialiste des drogues de la performance



L'evolution de ce sport est intimement liée à celle de la pharmacopée


"De quand date l'apparition du dopage dans le cyclisme ?

- Peu de temps après la création du premier club de vélo en France, à Rouen en 1868, des écrits font référence à des substances censées améliorer la performance. Dés 1880, il existait des mélanges de stupéfiants, constitués à partir de morphine ou de cocaïne. Aux alentours de 1892, on commercialisait même des potions à base d'alcool destinées aux cyclistes, comme l'Elixir de vitesse ou encore le Vélo Guignolet. Le champagne était également très prisé des coureurs à cette époque. Le premier cas de décès, dû au dopage, remonte à 1896 avec la mort du Gallois Arthur Linton quinze jours après sa participation à Bordeaux-Paris. La thèse officielle évoqua une fièvre typhoïde. Il semble, en fait, que le coureur ait été victime d'un mélange à base de morphine qui lui aurait été administré par son soigneur.

- Est-ce parce que le cyclisme a toujours été un "sport de souffrance" que cette recherche de produits miracles s'est instaurée dès les premières heures ?

- Sans doute. Cela dit, il était difficile de jeter la pierre aux sportifs de cette époque-là. On se "dopait" en effet fréquemment dans le monde du travail. Les conducteurs de bateaux à vapeur prenaient du maté, par exemple, pour tenir le coup. Il était également courant de consommer des substances comme le ginseng ou l'éphédra dans des professions soumises à un effort physique. Les cyclistes étaient considérés comme des travailleurs comme les autres. Personne ne parlait de tricherie à leur égard.

- La gamme des produits utilisés par le cyclistes tout au long de l'histoire semble assez invraisemblable...

- Effectivement. Dès le début du XX e siècle, par exemple, les cyclistes utilisaient de la strychnine comme des stimulant. Au départ, la strychnine est pourtant un poison assez redoutable. De la même façon, on absorba des mélanges à base d'arsenic pour lutter contre la douleur. Cet usage dura même pendant de nombreuses années.
En 1957, un jeune cycliste amateur trouva d'ailleurs la mort après avoir avalé une potion mal dosée en arsenic. Quant à la cocaïne, notamment évoquée par Albert Londres dans le tour de France 1924, elle aussi fut présenté dans le pelotons jusque dans les années 50. On la trouvait sous forme de pommade. Les coureurs en enduisaient leurs cuissards, ce qui leur donnait une impression d'euphorie alors qu'ils étaient en plein effort. C'est dans ces années-là que sont arrivées les amphétamines. Une affaire éclata dans le Tour de France 1955 après le malaise survenu au coureur français Jean Malléjac sur le mont Ventoux en raison d'un abus d'amphétamines. Son soigneur, qui était aussi celui de Charly Gaul, fut expulsé du Tour. Ce fut le premier cas d'expulsion pour cause de dopage. Les "amphés" étaient alors monaie courante. On se les injectait avec des seringues spéciales que l'on pouvait désinfecter, le soir à l'hôtel, en les branchant dans une prise électrique.

- Le peloton s'est-il tout de suite "intéressé" aux progrès réalisés par la science ?

- Oui. Et pas toujours avec succès. Ce fut par exemple le cas lorsque le médecine trouva une application à la digitale grâce à son extrait (la digitaline) que l'on commença à administrer aux cardiaques afin de réduire la cadence de leur coeur. Les cyclistes se sont dit la choses suivante : "Les grands champions ont tous un coeur qui bat lentement ; il nous faut donc de la digitaline !" Ce raisonnement, bien sûr, était absurde.

- Les anabolisants ont-ils également été récupérés par le monde du cyclisme dès leur apparition au début des années 60 ?

- Non, car ces produits étaient censés augmenter la force physique. Ils étaient donc davantage destinés à des sports comme l'altérophilie. Le vélo s'y est mis, néanmoins, mais plus tard. Il faut dire aussi que la gamme des produits "traditionnels" était encore très importante dans les années 60. Il n'y avait pas vraiment besoin de chercher ailleurs.

- Au regards de l'histoire du cyclisme, peut-on considérer l'usage de produits dopants comme une "tradition" ?

- J'en parlerais plutôt comme d'une culture. Un événement illustre bien cela. En juin 1966, les coureurs du Tour de France ont fait grève afin de protester contre la loi antidopage votée quelques mois plus tôt par le parlement. Ils estimaient qu'il s'agissait d'une atteinte au droit du sportif de disposer de lui-même. La grève n'a duré que quelques minutes : les coureurs sont descendus de machine et ont marché le vélo à la main, tout en étant soutenus par la foule.
Autre exemple de la dimension "culturelle" du dopage : le vocabulaire utilisé. Jusque dans les années 70, certains soigneurs possédaient ainsi une malette qu'ils appelaient "la petite famille des amphétamines". On y trouvait "la mémé" (le Meratran), "le pépé" (le tonedron), "la petite lili" (le Lidepran) et "le cousin Riri" (la Ritaline).

- Le monde du cyclisme s'est-il toujours caché la face à l'égard du dopage ?

- Non. Lors du Tour 1962, douze coureurs ont dû abandonner en prétextant qu'ils avaient été intoxiqués par des soles avariées. Ils l'avaient été, en vérité, par un mélange de morphine mal dosé. Le Dr Pierre Dumas, qui était le médecin du Tour de France, et le docteur Robert Boncourt, qui était celui du Tour de l'avenir, avaient réagi en publiant des encarts dans la presse afin de mettre en garde contre les dangers du dopage. Le lendemain, les coureurs ont menacé de faire grève. Il n'empêche que ces deux médecins furent à l'origine des premières mesures de lutte contre le dopage. A leur initiative, un colloque européen fut organisé à Uriage-les-bains l'année suivante. Et ce colloque est née la loi contre le dopage de 1965. S'il existe une culture du dopage dans le cyclisme, il y existe également une culture de l'antidopage. Il ne faut pas l'oublier."

Propos recueillis par Frédéric Potet


Patrick Laure publié "le Dopage", presses universitaires de France, 1995.



DOPAGE
Un entraineur est-allemand raconte


Une soixantaine de médecins et de dirigeants sportifs vont être jugés à Berlin. A la veille de ce procès historique, Eberhard Mund dévoile les pratiques de son pays pour faire gagner ses athlètes.

Eberhard Mund livre avec certaines réticences son passé, au moment où va s'ouvrir à Berlin le procès de ses ex-confrères. S'il finit par reconnaître des pratiques de dopage en équipe nationale au sein de Dynamo de Berlin, dont il fut l'un des entraîneurs pour la section aviron. C'est en relativisant sa position,"pas si élevée qu'on pourrait le croire", dit il, dans le système de décision, et en soulignant l'étroite surveillance à laquelle chacun était soumis dans le régime est-allemand.
Ainsi se défend-il : "j'étais convaincu que le recours au dopage ne nous aidait pas du tout. Mais nous n'avions pas le choix. Lorsque des médecins ou des dirigeant du ministère des sports venaient au club, ils insistaient pour que nous appliquions les programmes définis en haut lieu. Je laissais les rameurs devant leurs responsabilités. Ils étaient assez grands pour décider. Certains jetaient les pastilles bleues de Turinabol (anabolisant) dans les toilettes."
Il n'empêche. Eberhard Mund a beau tenter de justifier son comportement, l'ancien entraîneur enregistré à la Stasi sous le registre 1424/80 connaissait forcément l'existence des programmes de dopage qui concernaient également sa discipline. Classé "Confidentiel d'accès réservé" par les autorités est-allemandes, un document relate les actes d'un colloque organisé au début des années quatre-vingt. Les intervenants s'intéressaient aux résultats des travaux d'un groupe de recherche intitulés : "Réserve complémentaire de puissance". Ce document le prouve : entre le 3 et le 14 janvier 1980, six rameurs de niveau international ont reçu des injections, sur ordonnance médicale, de citrate de clomifène (substance anabolisante) afin d'expérimenter l'efficacité d'un tel traitement. L'expérience a été renouvelée entre les 20 et 25 avril et le 20 mai 1981, une étude pilote a été menée sur douze autres rameurs, en vue de la préparation des championnats du monde qui se sont déroulés du 1er au 16 août 1981.
Or, durant cette période, de 1980 à 1982, le curriculum vitae d'Eberhard Mund, publié par la revue de la Fédération Française d'aviron, mentionne : "entraîneur du quatre de couple champion olympique à Moscou en 1980, et chef d'équipe hommes RDA pour la période 1981-1982". De plus, toujours sur la même période, un rapport scientifique, rédigé en RDA en 1981 par un éminent spécialiste, le docteur Schäker, intitulé : "utilisation des stéroides lors de l'entraînement et en expérimentation animale...", décrit "des recherches sérieuses entreprises sur vingt-cinq rameurs" en vue de tester ce type de produits (les stéroides) sur les champions. Enfin un autre rapport, datant de 1980, élaboré par l'institut de recherche de culture physique et des sports de RDA, indique : "on a réalisé une étude expérimentale comportant la totalité de l'équipe nationale de rameurs de sexe masculin ".
Toutes ces pratiques s'inscrivaient dans une politique générale en matière de sport, décidée au plus haut niveau de l'Etat est-allemand. C'est au début des années soixante-dix que le gouvernement de RDA lance, en coordination avec la fédération est-allemande de gymnastique, un programme codé sous le nom de "Staatsplanthema 14.25". Durant presque 20 ans, ce programme qui vise à améliorer la performance sportive par l'usage de produits dopants et à échapper au système des contrôles internationaux, demeurera secret d'Etat. Contenu dans des dossiers retrouvés en 1990 dans une caserne de l'armée est-allemande à Bad-Saarow, ce programme a été révélé par le Dr Werner Francke, biologiste allemand chargé à cette époque d'une mission d'évaluation des anciens instituts de science de l'ex-RDA.
Ce document est accablant. Plusieurs milliers de sportifs de haut niveau du pays (entre deux et trois mille probablement), ont absorbé des produits dopants de plein gré, ou à leur insu, par voie orale ou par injections, parfois les deux. Tous les acteurs du sports à ceux des fédérations et des grands clubs, les médecins, les entraîneurs, ainsi que les sportifs ont été obligés de se soumettre à ce programme. Les athlètes qui refusaient les traitements voyaient leur carrière immédiatement interrompue ; les entraîneurs qui ne voulaient pas se plier à ce système perdaient leur travail. Eberhard Mund le confirme : "nous étions surveillés par la Stasi. Au sein même des clubs, il y avait des champions qui appartenaient à la Stasi. J'ai été obligé de faire un rapport sur les rameurs et de les surveiller lors des déplacements à l'étranger."
Huit ans après la chute du mur, responsables des équipes de l'ex RDA, médecins et entraîneurs poursuivent pour la plupart leur carrière "d'éducateur" sportif au sein des fédérations d'outre-rhin. Comme Eberhard Mund, plusieurs entraîneurs ont été recrutés par des fédérations étrangères. Ainsi, Wolfgang Richter, chef des entraîneurs nationaux de natation dans les années quatre-vingt, est actuellement en Espagne. Parmi les anciens camarades de Mund à la section aviron du Dynamo de Berlin, un est en Angleterre, un autre aux Etat-Unis, trois en Australie, deux en Autriche, un aux Pays-Bas.
Sous l'impulsion du Dr Francke, de son épouse, l'ancienne championne Brigitte Berendonck, et de quelques anciens champions, la justice allemande commence à instruire les dossiers. Pendant ce temps, loin de Berlin, Eberhard Mund poursuit sa mission.

(Article paru dans la revu VSD de décembre 1997)

" Deux cachets d'anabolisant chaque matin, une injection de testostérone par semaine, et l'EPO pour finir"

Un coureur (qui veut garder l'anonymat) décrit la préparation médicale
Article paru dans "le monde" le dimanche 26 juillet
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" Ce que transportait Willy Voet dans sa voiture lorsqu'il a été appréhendé, c'était pour le Tour et les épreuves qui allaient suivre."
L'homme qui parle est formel : 200 doses d'EPO couvrent les besoins d'une équipe d'une dizaine de coureurs pendant un mois et demi. "Surtout pour une équipe comme Festina, qui affiche des grandes ambitions", précise notre interlocuteur. Un interlocuteur qui souhaite rester anonyme par crainte des pressions de ce qu'il appelle "le milieu", mais qui nous révèle le programme annuel de préparation physiologique d'un coureur professionnel. Le sien.
Un préparation scientifique qui ne laisse rien au hazard, ni les rythmes de travail, ni l'alimentation, ni l'absorption des produits dopants : anabolisants, testostérone, EPO, PFC, hormone de croissance et facteurs de croissance. Ce coureur nous reçoit dans sa chambre d'hôtel. Il est un peu plus de 13 heures. La télévision est allumée. On y parle des "affaires" qui secouent le peloton. Quelques vêtements traînent par terre. Les "carnets de route", eux, sont bien rangés, classés dans un dossier où aucune pièce ne manque. Sur des feuilles volantes, un médecin a indiqué jour par jour, dans le moindre détail, les produits qui doivent être pris (dans quelle quantité et à quelle heure), les exercices à réaliser, les sorties à vélo avec les braquets et les cadences de pédalage à respecter. Il y a quatre feuilles par mois, véritables ordonnances qu'il suffit de suivre pour devenir un cador du peloton.
"C'est la grande "qualité" de ces produits, mais aussi leur dangerosité, assure notre informateur. Ils peuvent fabriquer des champions. Lorsque tu en prends tu n'es plus le même homme. Tu sens ton corps changer. D'où leur énorme succès."
Le docteur recommande, lui obéit et consigne tout, à son tour, dans un agenda grand format, jour par jour, heure par heure. Les prises de "médicaments", les doses, l'alimentation, les temps d'entraînement, la musculation, aucun détail ne manque.

"Sinon tu gonfles"
Pour la saison 1996-1997, les notes commencent début novembre. "En général, en octobre, tu arrêtes tout pendant deux à trois semaines", explique t-il. Tout, c'est-à-dire l'entraînement et les produits. "pour la présentation du Tour de France, tu es toujours parfait", assure-t-il.
Début novembre, c'est autre chose : "D'abord, durant deux à trois semaines, tu roules environ trois heures par jour, deux jours sur trois. C'est un petit décrassage durant lequel tu ne prends rien. Tu te contentes de te refaire un peu les jambes." Arrive la première semaine de décembre. Les pages du cahier se noircissent. La journée démarre à 8 heures par une prise d'anabolisant : un cachet tous les matins, à quoi s'ajoute une injection de testotérone le troisième jour. "C'est pour assurer les effets des anabolisants, explique notre interlocuteur. Ca aide à fixer les muscles. Si tu ne réalises pas cette association, tu gonfles, tu gonfles."
Le régime se poursuit ainsi jusqu"au samedi. Là, le coureur se repose sans oublier toutefois d'avaler son cachet matinal. Le dimanche, il passe à 2 cachets par jour, reprend l'entraînement en accroissant les charges de travail. A l'issue de cette première semaine de traitement, il a pris huit cachets d'anabolisants, s'est fait une piqûre de testostérone et a roulé entre 19 heures et 20 heures, en variant les braquets.
A partir de la deuxième semaine, les doses augmentent. Tous les matins à la même heure, ce sont 2 cachets d'anabolisants, et une injection de testostérone le lundi. En troisième semaine, la dose quotidienne passe à 3 cachets, les charges de travail continuent de croître progressivement et le traitement ralentit avant de s'achever au bout de 4 semaines.
Les quelques semaines qui précèdent les traditionnels stages d'entraînement en équipe ne comportent que des sorties à vélo : entre 20 et 25 heures hebdomadaires, en 4 ou 5 séances.

"Le fond de jante"
Janvier. Une fois les fêtes passées ("en surveillant l'alimentation de près"), l'heure des stages collectifs sonne. Ils ont généralement lieu au soleil, dans le sud de la France, en Italie ou en Espagne. Les sorties se font plus longues : entre 30 et 32 heures hebdomadaires. "Si tu as décidé de gagner les premières courses de la saison, tu commences les injections d'EPO." L'EPO, c'est un jour sur deux, une injection de 2000 UI, durant environ 3 semaines. Ensuite, les doses peuvent atteindre 4000 UI en 2 injections par semaine. Ce régime peut s'étendre jusqu'au mois de septembre-octobre. "Tout dépend des objectifs que tu te fixes, explique notre interlocuteur. Certains commencent l'EPO plus tard dans la saison."
Mais le dopage ne s'arrête pas à l'EPO. D'autres produits comme les hormones de croissance, les facteurs de croissance, Geref, IGF1 ou IGF2, circulent dans le peloton cycliste et complètent l'arsenal. Ce traitement constitue une sorte d'ordinaire, mais a tout de même un prix. Au total, notre coureur dépense entre 50000 F et 60000 F par an pour se procurer les produits (on appelle cela "le fond de jante", en référence à la gomme laquée appliquée autrefois sur les jantes des roues à boyau), et à peu près autant pour payer les consultations médicales.
En la matière, les pratiques varient suivant les médecins. Certains (bien établis) se font payer aux résultats, d'autres adoptent le forfait mensuel, qui peut dépasser 5000 F. Ce sont des médecins qu'on ne voit jamais dans les courses, mais dont les coureurs connaissent la réputation. "Le budget annuel consacré à la dope peut atteindre 100 000 F. Parfois les coureurs le prennent complétement en charge, parfois des personnes de l'encadrement des équipes donnent de l'argent à des coureurs pour se fournir", explique notre témoin. Lequel assure qu'il n'existe pas de directeur sportif, pas un soigneur, pas un médecin d'équipe, pas une institution officielle, pas un organisateur de course qui ne soit "parfaitement au courant de ces usages".
Yves Bordenave



Les jambes perdues de Bob Hazelton


L'histoire de Bob Hazelton est l'une des plus stupéfiantes qui soient. Ce boxeur américain s'est nourri pendant des années aux anabolisants. De très graves problèmes d'artérite lui ont valu d'être amputé d'une jambe. Puis de l'autre. Et pendant toute cette période, il n'a pas trouvé la force de raccrocher. Par ce témoignage, on comprend que l'accoutumance aux anabolisants est aussi terrible qu'aux autres drogues.
Vous avez été boxeur pendant les années 70. Pourquoi ? Etait-ce par passion ou seulement pour l'argent ?
C'était pour le sport. J'ai toujours eu besoin d'action, de contact, de bagarres. Je venais d'un milieu très difficile dans le mauvais quartiers de Philadelphie. J'ai quitté la maison très jeune. Grâce aux "scholarships" en foot et en basket, j'ai pu suivre des études. J'aurais même pu aller à l'université. Mais à ce moment-là, j'ai choisi la boxe. Oh, je ne le regrette pas. J'ai gagné pas mal de fric avec ce sport. Moins que ce que j'aurais pu avoir aujourd'hui, mais enfin, ce n'était pas mal pour l'époque. Puis, j'ai voyagé. J'ai été en Europe, je me suis installé en Floride, etc. C'était des années un peu folles. Aujourd'hui, je suis plus peinard dans le Minnesota.

Quel type de boxeur étiez-vous ?
Je n'étais pas un grand champion, mais je ne me défendais pas mal : 26 victoires (dont 25 par K.O.) et seulement 5 défaites. A une époque, j'ai même été classé au onzième rang mondial chez les lourds. J'ai eu des matches intéressants contre Bob Foster ou George Foreman.

Vous avez combattu "big george" ?
Pendant une minute et 22 secondes très exactement ! Puis, j'ai été mis knock-out. Le match est passé en direct à la télévision. A l'époque, "big george" n'était pas aussi gros qu'aujourd'hui. Mais il faisait tout de même plus de 104 kilos. C'était 21 kilos de plus que moi. D'ailleurs, cela a toujours été mon problème. Je suis trop maigre pour ma taille : 83 kilos pour 1,98 m. Contre Foreman, cela ne pardonne pas.

Vous l'avez revu depuis ?
Oui, oui. George est un chouette type. Nous nous sommes encore parlé, il y a quelques années, quand il a repris la boxe...

Que s'est-il passé après cette défaite ?
Après cette correction, vous voulez dire ? Eh bien, je suis parti pour poursuivre ma carrière en Angleterre. Puis, quand je suis rentré aux Etats-Unis, mon entraîneur m'a proposé de prendre des pilules pour gagner du poids. Il m'a dit qu'il s'agissait de vitamines très fortes.

Et vous l'avez cru ?
A ce moment-là, oui. Je ne savais rien des stéroides. Et j'étais très jeune. Je lui faisais confiance. Les adultes peuvent faire croire n'importe quoi à des gosses. Et évidemment, moi, je pensais avant tout à ma carrière.

Cela vous a fait de l'effet ?
Oui. Formidable. J'ai pris 14 kilos de muscle d'un seul coup. Je suis alors entré dans la plus belle période de ma carrière, avec quatorze victoires d'affilée par KO ; notamment en 1978, j'ai mis fin à la carrière de l'ex-champion du monde des mi-lourds, Bob Foster. Mais tous ces succès, je les dois aux stéroides. Aujourd'hui, évidemment, je me dis qu'il aurait mieux valu que je reste un boxeur médiocre mais que je puisse marcher sur mes deux jambes.

Vous avez pris des stéroïdes tout au long de votre carrière ?
De plus en plus. Comme les pilules ne suffisaient plus, je suis passé aux injections. Là, évidemment, je savais qu'il ne s'agissait plus de vitamines !

Comment vous procuriez-vous tout cela ?
Au début, je recevais des prescriptions de médecins. Plus tard, quand c'est devenu illégal (1982 je crois), je me procurais les produits au marché noir. J'ai dépensé beaucoup d'argent à cela : environ 500 ou 600 dollars par semaine. Je prenais des pilules chaque jour et des injections environ deux ou trois fois par semaine.

A l'époque, vous ne subissiez pas de tests anti-dopage ?
Oui, mais ils ne décelaient pas les stéroïdes. Même aujourd'hui, d'ailleurs, les tests ne sont pas vraiment au point. C'est pour cela que beaucoup d'athlètes passent à travers les mailles du filet.

Combien de temps cela vous a-t-il pris pour réaliser le danger que vous couriez ?
Six ans. Quand j'ai commencé à avoir mal à une de mes jambes, j'ai été voir un médecin. Il m'a demandé si je suivais un traitement. J'ai dit non. Puis, j'ai pensé à toutes les pilules que je prenais. Je lui ai montré les boîtes. Il a fait une tête ! Il m'a dit : "Bob, te rends-tu compte de ce que tu fais ? Tu te fous la santé en l'air". C'était la première fois qu'un médecin me parlait comme cela. Au début, je ne voulais pas le croire. Malheureusement, il avait raison. Les douleurs sont revenues de plus en plus fortes. Et bientôt, je ne pouvais plus vivre normalement.

Vous étiez encore boxeur à l'époque ?
Non. En 1980, j'avais laissé tombé la boxe et je m'étais mis au body-building. Avec les injections de stéroïdes, je suis monté jusqu'à 145 kilos. Ensuite, j'ai travaillé comme garde du corps pour des groupes de hard rock, comme Van Halen ou Def Leppard. Mais j'ai dû laisser tomber à cause de mes jambes.

Vous êtes retourné voir votre médecin ?
Oui, le docteur Karl Meisenheimer à Las Vegas. C'est devenu un ami aujourd'hui. C'est le seul qui n'a jamais voulu me donner de stéroïdes. Et ce n'est pas faute d'avoir demandé...

Mais pourquoi vouliez-vous encore vous doper alors que votre carrière sportive était terminée et que les douleurs aux jambes vous paralysaient ?
J'en étais arrivé au point où je ne voulais plus redevenir mince. J'avais vraiment peur de perdre mes muscles. Ce n'était plus un problème mental. C'est comme une anorexie, mais à l'envers. Vos ressentez le besoin d'être de plus en plus lourd, de plus en plus fort. Il y avait une image de moi, mince, que je ne voulais pas revoir.

Les stéroïdes vous apportaient cette confiance ?
Oui, j'en avais vraiment besoin pour vivre. sans eux, je me sentais faible, vulnérable. Les stéroïdes guidaient ma vie. Dans un mauvais sens. Alors, j'ai pensé au suicide. J'ai d'ailleurs fait une tentative... J'ai failli réussir. C'était avant l'opération. Je voulais changer et je n'y arrivais pas.

Qu'est-ce qui vous a finalement décidé à abandonner les stéroïdes ?
La dernière fois que je me suis fais une injection, c'était en septembre 1987, alors que c'était l'année précédente, en 1986, que suite à des infections répétées et à des problèmes de circulation, j'avais dû être amputé de la jambe gauche !

Quoi ? Même après avoir perdu une jambe, vous continuiez à en prendre ?
Oui, aussi incroyable que cette histoire puisse paraître. C'est vrai. Les stéroïdes avaient ruiné ma vie mais je pouvais pas me résoudre à les laisser tomber. Puis, j'ai été amputé de l'autre jambe. Mon système artériel est complètement délabré. Le docteur Meisenheimer me disait que j'avais le coeur usé comme une personne de 80 ans. Il ne m'a jamais caché la vérité, vous voyez. Mais je sais qu'il a raison. A cinquante ans, j'ai déjà eu trois attaques cardiaques. Je ne crois pas que je vivrai très vieux. C'est pourquoi je prends chaque jour comme une bénédiction.

Est-ce que cela a été dur de laisser tomber ?
Horrible. J'ai tenu deux ans. Mais j'étais irascible. Puis j'ai fait une dépression terrible. Ma vie n'avait plus de sens. J'avais l'impression que l'avenir ne me réservait plus aucune chance de pouvoir être un autre homme. Les stéroïdes c'est vraiment une saloperie...

Vous allez aussi parler aux enfants dans les écoles. Mais ils ne doivent pas se sentir vraiment concernés lorsqu'on leur parle de stéroïdes anabolisants...
Détrompez-vous. Aux Etats-Unis, il y a des tas de jeunes de 13, 14, 15 ans qui prennent des stéroïdes pour gagner des muscles ! On en trouve très facilement. Je sais qu'en Europe, vous n'êtes pas encore vraiment confronté au problème. Même ici, peu d'adultes mesurent vraiment l'ampleur du phénomène. Les enfants, eux, savent au contraire très bien de quoi on parle. Et je pense que lorsqu'ils me voient venir avec mes moignons et mon histoire à faire pleurer, cela les fait réfléchir. Quand on me voit, on ne peut pas l'oublier. Et comme ça, je sers à quelque chose.

Peu de sportifs acceptent de parler aussi crûment du problème.
C'est vrai. Même à la fin de leur carrière, ils refusent de prendre la parole. Ils ont peur d'avouer au public que leurs exploits n'étaient pas seulement dus à leurs qualités propres, mais à la drogue. C'est difficile à dire. Et également difficile à croire pour le public qui les admirait tant.

Quel accueil recevez-vous de la part des médias.
Les journalistes non plus n'aiment pas aborder le sujet, surtout aux Etats-Unis. Il y a trop de boue à remuer. Quand je parle, cela jette un trouble. Car je connais trop bien le sujet. Je peux distinguer au premier coup d'oeil un athlète qui prend des stéroïdes d'un autre qui n'en prend pas. On rencontre des athlètes gonflés aux anabolisants dans tous les sports. C'est une drogue vraiment dangereuse qui provoque des accès de colère. On devient presque caractériel.

Quels sont les champions que vous admirez aujourd'hui ?
Aucun. A mon époque, j'admirais Muhammed Ali. Je l'admire d'ailleurs toujours. Pas spécialement pour ce qu'il a fait en boxe, mais simplement parce que c'est quelqu'un de bien. Mais, globalement, je n'ai plus de respect pour le sport aujourd'hui.

Propos recueillis par Gilles Goetghebuer



Gérard Nicolet, médecin, membre de la FFC


"On s'habituait à quelque chose d'anormal"



Médecin du sport, élu au comité directeur de la fédération française de cyclisme (FFC), Gérard Nicolet est dans le peloton depuis dix-huit ans et a participé à douze Tour de France.

"Pourquoi éprouvez-vous le besoin de tirer le signal d'alarme ?
-En tant que médecin du sport, je ne peux que m'interroger sur mon rôle. Je vois passer régulièrement des coureurs sdans mon cabinet. J'ai un devoir de secret professionnel. Mais j'ai aussi un devoir de santé publique. Je me dois de protéger les athlètes. Or nous assistons à une dérive collective.
- Voulez-vous dire que le dopage s'étend gravement ?
- L'erythropoïétine (EPO) modifie profondément la performance. Ces deux ou trois dernières années, on allait dans le mur. Les coureurs n'avaient plus le choix et on s'approchait du "tous dopés", qui est l'idée populaire. plus grave, on s'habituait à quelque chose d'anormal.
- L'EPO est-il toujours le principal produit utilisé ?
- Depuis quelques mois, dans mon cabinet, j'ai été amené à constater l'arrivée de dopants de plus en plus redoutables. L'EPO est malheureusement devenu classique. Mais d'autres produits plus dangereux encore, comme le PFC (le perfluorocarbone), arrivent, qui transitent par d'invraisemblables filières. Les coureurs se les procurent par des voies non médicales, donc sans le moindre encadrement dans leur emploi. Or, ces produits en sont encore au stade expérimental dans les hôpitaux. Nous ne savons même pas quels peuvent en être les effets secondaires.
- Voulez-vous dire qu'ils prennent des risques qu'ils payeront à la fin de leur carrière ?
- Le PFC, de la façon dont il est utilisé actuellement, ce n'est plus à quarante ans que les coureurs vont en subir les effets. Le danger est immédiat, dans la pratique même du sport.
- Comment jugez-vous ce qui se passe actuellement sur le Tour de France? - Nous n'avons pas su répondre au problème du dopage autrement que par ce coup d'arrêt brutal. Depuis des mois, nous organisons des réunions sur le sujet. Je rameute autour de moi, mais, visiblement, les gens sont peu motivés. Cette affaire aura au moins le mérite d'alerter. Mais, en tant que médecin, je dirais que nous sommes là qu'au stade du diagnostic. Il va maintenant falloir passer à la phase du traitement.
- Justement, comment lutter contre le dopage ?
- Depuis plusieurs mois, autour d'Armand Mégret, le responsable de la commission médicale, nous travaillons sur le dossier au sein de la fédération française de cyclisme (FFC). Il y a un véritable débat qui s'est installé dans le milieu médical cycliste. L'idée maîtresse est de relancer le suivi. Les médecins doivent avoir accès aux différentes données sur le coureur. Le sportif est le dernier maillon de la chaîne de la performance. Beaucoup de gens sont responsables, mais seuls les coureurs sont victimes. C'est tout l'environnement qui doit se remettre en question. Un coureur doit encore pouvoir exprimer sa valeur sans le dopage."

Propos recueillis par Benoît Hopquin
"Le Monde".



Polémique sur une tombe

Article paru dans "Sport et vie" N°51


La mort à 38 ans de l'ancienne sprinteuse Florence Griffith-Joyner allait-elle plonger dans l'embarras ceux qui prônent une libéralisation du dopage ?
Nous le pensions en commençant l'interview du Professeur Bruno de Lignière, célèbre partisan de la dépénalisation du recours aux hormones dans le sport.


La mort de Florence Griffith-Joyner vous a-t-elle fait réfléchir à ce que serait un sport "dopage admis" ?
(Outré) C'est incroyable ! Comment un journaliste sérieux qui doit contrôler ses sources peut-il affirmer que cette jeune femme est morte du dopage ? Florence Griffith-Joyner avait le droit d'avoir des ruptures d'anévrisme comme tout le monde. Je vous rappelle qu'aucune trace de dopage n'a jamais été retrouvée chez elle. L'autopsie elle-même n'a rien révélé de suspect. Le prince de Mérode lui reconnait le droit de se reposer en paix. Arne Ljungkvist, Président de la commission internationale antidopage, est d'ailleurs du même avis.

Disons alors qu'en ce qui la concerne, il y a de très fortes présomptions. Puis, on connait beaucoup d'autres cas où la prise de produits dopants est directement liée à des pathologies graves et parfois à des décès.
Où sont les cadavres ? Non, la seule réalité que nous ayons actuellement, c'est que Florence Griffith-Joyner a fait du sport de haut niveau. Or on sait qu'a une certaine intensité d'effort, le corps cesse de fonctionner normalement. Chez les femmes, par exemple, le taux d'estradiol naturel s'effondre dramatiquement, ce qui fragilise gravement le squelette.

Florence Griffith-Joyner n'est tout de même pas morte d'ostéoporose !
Non, mais la chute d'estradiol se répercute également sur le système cardio-vasculaire. Une guenon mise à ce régime bousillera ses artères coronaires et caritidiennes. Cela a été démontré par T.Clarkson à l'université de Winston-Salem. Alors pourquoi ne trouve-t-on personne pour dire que Florence Griffith-Joyner est peut-être morte de son activité sportive. Et pas du dopage ! Evidemment, c'est quelque chose de plus difficile a admettre pour vos lecteurs.

Enfin, il y a cette progression incroyable de sa masse musculaire et de ses performances... En outre, les cas d'aménorrhées se rencontrent plus souvent dans les sports d'endurance que chez les sprinteuses.
Cela dépend aussi de la quantité d'efforts qu'elle a dû produire à l'entraînement et du niveau de stress auquel elle a dû être exposée. Connaissez-vous la date de ses dernières règles ? Les variations de son taux d'estradiol ? L'extension de ses plaques d'athérome ?

De toute façon, n'est-ce pas un peu vain de discuter de la responsabilité respective des dopants ou de l'intensité de l'entraînement alors que les deux sont inextricablement liés ? On ne peut atteindre de telles intensités d'efforts que grâce au dopage...
Pour être vraiment objectif, il vous faudrait remonter alors encore un étage plus haut et vous interroger sur le pourquoi de cette surenchère à la performance. Là on se heurte aux pressions des sponsors, des médias, du public. Tout cet argent et cette gloire pour lesquels des millions d'anonymes sont prêts à risquer leur santé. Vous contribuez d'ailleurs à ce piège, messieurs de la presse, en chantant les louanges des vainqueurs du jour que vous rejetez immédiatement dès que vous avez trouvé plus épatant ailleurs. Les responsables politiques, soucieux de plaire à leurs électeurs, se croient obligés de vous suivre dans cette course permanente au succès éphémère. Au bout du compte, beaucoup d'honnêtes gens sont tenus dans l'ignorance de ce que coûte humainement le spectacle sportif.

Justement, quelle valeur accordez-vous à ce spectacle ?
A mes yeux, elle est négative. Certes, j'éprouve de l'admiration pour les gens qui nagent bien, qui courent bien ou même qui se batent bien. Mais je me demande toujours ce qu'il y a derrière... Je ne regarde pas la danse classique de lka même manière depuis que je sais que ces petits rats vivent dans la tyrannie des régimes, avec laxatifs et diurétiques. Et ces enfants gymnastes dont les efforts quotidiens sont tellement intenses qu'ils empêchent leur croissance.

Vous vous exprimez pourtant assez souvent sur ce sport qui vous déplait...
Ecoutez, je ne suis pas professeur de morale. Si le monde entier s'accorde à trouver respectable le spectacle des compétitions sportives, je dis simplement qu'on doit pouvoir aider ses acteurs à atténuer leurs souffrances et les risques qu'ils encourent. Il faut rechercher ce qui est objectivement utile à leur santé, et ce qui ne l'est pas. Sans éluder les risques mais sans relayer non plus des craintes absurdes. L'autre jour, je regardais Jean-Paul Escande à la télévision. Il nous expliquait que la testostérone dilate les vaisseaux, crée des petits caillots partout qui finissent par boucher les vaisseaux. Et d'expliquer ainsi la mort de Griffith. Où est-ce qu'il a trouvé cela ? Je mène des études à très large échelle sur l'effet des hormones dans l'organisme et je peux vous assurer que les choses ne sont jamais aussi simples.

Vous parlez des traitements substitutifs d'hormone pour les personnes âgées ?
Exactement. Pour vous faire une idée de la complexité du travail, sachez qu'il n'existe toujours pas de consensus mondial sur des questions cruciales comme la relation entre le cancer du sein et le traitement post-ménopause. Lorsqu'une patiente me demande : "Etes vous bien sûr, docteur, que je ne risque rien ?" je ne peux malheureusement lui répondre que par hypothèses. Dans le pire des cas, la réponse est non. Un traitement substitutif d'estrogènes augmenterait bel et bien la fréquence des cancers du sein. Selon les études, le gain de risque relatif s'établirait entre 1,4 % et 1,7 %. Cela peut paraître beaucoup. En fait, c'est une différence très faible qui se fond dans le hazards de la vie courante puisqu'on la retrouve entre deux villes comme Lille ou Bordeaux. D'ailleurs ceux qui ont passé au crible les dossiers des quelque 50.000 cas de cancers du sein extraits des 51 études principales avant 1997, ne trouvent que quelques centaines de cas qui font coïncider l'apparition d'un cancer avec la prise d'hormones estrogéniques.

Et l'autre hypothèse ?
Elle est plus favorable encore et, à mon avis, plus crédible. De nombreux arguments suggèrent qu'un bon dosage de progestérone associé permet d'annuler le faible risque lié à l'estrogène. Certes, il manque encore des arguments irréfutables pour étayer cette ancienne hypothèse puisque la littérature mondiale n'offre à l'analyse que 58 cas de cancers du sein survenus dans ces conditions et encore ne connaît-on pas les prescriptions exactes des médecins. Il se pourrait que ceux-ci se recrutent uniquement dans une population qui ne reçoit pas assez de progestatifs. Dans les statistiques que nous tenons à l'Hôpital Necker et qui regroupent presqu'autant de cas que dans l'ensemble de la littérature mondiale, nous n'avons encore jamais recensé un seul cas de cancer lié à la prise d'hormone ! Vous voyez, quand il s'agit de médecine et pas de politique, personne n'oserait tirer des conclusions dramatiques d'un cas isolé. Il faut être journaliste pour se permettre cela. Ou membre d'une commission antidopage !

Pensez-vous qu'on puisse de la même manière conseiller aux hommes un traitement substitutif d'hormones pour compenser leur baisse de testostérone ?
Nous participons à cette recherche depuis des années. Il semble en effet qu'une baisse de la fraction active de la testotérone se produise avec l'âge et entraîne une altération importante de la santé physique et mentale des personnes. Dans certain cas, on aurait donc intérêt à compenser ce déficit par un traitement approprié. Ici, je tiens à souligner que la demande est venue des patients eux-mêmes qui voyaient leur femme prendre des pilules et se demandaient s'il n'existait pas un traitement similaire pour eux. Actuellement, plusieurs formes de traitements sont accessibles par piqûres, par patches ou par gel. Les hommes qui ont réellement un déficit hormonal se sentent mieux, plus dynamiques, leur libido se réveille, ils maintiennent plus aisément leur poids, etc. Dans certain cas, on observe même un réduction de l'adénome prostatique et une amélioration des troubles urinaires ce qui constitue plutôt une surprise dans la mesure où beaucoup de gens craignaient le contraire.

Est-ce que cela suffit pour dire qu'il n'y a pas de dangers ?
Non, je dis simplement que ceux-ci sont délicats à situer comme pour n'importe quel médicament pour lequel on ne possède pas 20 années de recul. Seulement, lorsqu'on parle d'hormones, les gens ont peur. Pour beaucoup, utiliser une hormone, c'est oser affronter directement la nature avec ses propres armes. C'est une insolence écologique !

Pas pour vous ?
Le concept de nature lui-même me paraît complètement artificiel. De fait, la dégradation progressive du corps humain est guidée par un programme biologique. On peut le voir en oeuvre dans les pays très pauvres où l'homme n'a pas réussi à modifier son environnement. Les femmes meurent massivement en couches, les enfants succombent aux infections les plus courantes et l'espérance de vie moyenne oscille autour de 35 ans. Lorsque la nature fait son oeuvre, cela ne ressemble pas à un film de Walt Disney. Nous nous sommes progressivement affranchis de ce destin animal. En modifiant notre environnement, on s'est protégé non seulement des maladies, mais également du froid, de la faim, de la fatigue, etc. A partir de là, on vit tous beaucoup plus longtemps. Cela n'était pas prévu dans notre programme biologique. On se heurte alors à des problèmes de ménopause, d'andropause, de prostate, de démence sénile, qui ne m'apparaissent pas plus naturels que les moyens mis en oeuvre pour les prévenir ou les soigner.

Actuellement, on assiste à une profusion de nouveaux médicaments anti-vieillissement : DHEA, mélatonine, Viagra, traitements à base d'hormones, vitamines, anti-oxydants, etc. Qu'en pensez-vous ?
Cela me paraît normal. Cette approche médicale vise à compenser des manques dans la société. Nous avons gagné en durée de vie, il faut de toute urgence gagner en qualité de vie. Les gens vivent plus vieux comme je vous le disais, mais en mauvaise santé, et personne ne s'intéresse à eux. C'est insupportable sur le plan affectif de constater certaines situations de déchéance à la fin d'une vie. Cela nous coûte également sur le plan comptable en raison des besoins énormes de cette tranche d'âge en soins de santé. Aussi je participe du mieux que je peux à cette recherche médicale qui tente d'améliorer ce dernier tiers de l'existence. Cela commence par des lunettes. Parfois, on doit aussi penser à un ajustement hormonal.

L'idée de vieillir n'est probablement agréablepour personne. Mais ne craignez-vous pas qu'on complique ce travail intérieur en entretenant l'illusion d'une jeunesse éternelle ?
Vous êtes trop jeune pour dire cela. vous allez voir la tête que vous ferez quand vous perdrez vos cheveux, vos dents, votre mémoire. Et si votre corps ne bouge plus que dans la douleur ? Et si le contrôle de vos urines devient une obsession ? Ce jour-là, vous poserez d'autres questions. Vous aurez envie de consulter tous les médecins de la terre et vous serez probablement très déçu de leurs réponses. N'oubliez pas que l'on se trouve encore au tout début des traitements anti-vieillissement. Personnellement je n'ai pas l'impression d'aller plus vite que la chanson. Au contraire, je me sens plutôt en retard sur la demande des gens. Nos médicaments ne sont pas encore assez efficaces. Ils ont trop d'effets secondaires, etc.

Reconnaissez-vous tout de même les dangers d'un glissement conceptuel d'une "médecine qui soigne" vers une "médecine qui améliore" ?
Non et d'ailleurs pour moi, cela ne constitue même pas l'objet d'un débat. A mon avis, le premier virage important fut celui de la contraception. On a reconnu l'utilité d'une pilule qui venait perturber le cycle de la femme pour des raisons d'organisation sociale. On parvenait ainsi à sortir de ces situations désastreuses d'avortements en masse qui se faisaient avec des risques insensés d'infections. Sans parler des cas d'infanticides ou tout simplement de la pauvreté dans laquelle plongeaient ces familles extrêmement nombreuses dans des pays incapables de contrôler la natalité. A mon avis, il n'est pas toujours facile de distinguer le confort et la santé stricto sensu que ce soit au sein des couples ou chez les personnes âgées.

N'empêche, cette idée sous-entend toujours qu'il faut adapter l'homme à la société alors qu'on pourrait faire l'effort inverse d'adapter la société aux hommes ?
Ce n'est pas de ma faute si les gens abandonnent leurs vieux parents dans des homes et ne vont plus jamais les voir. Je n'ai pas participé à l'accroissement de la longévité moyenne. Je remarque simplement qu'il y a un vide énorme et je m'efforce du mieux possible de le combler.

Peut-on faire à votre avis un rapprochement entre les thérapies anti-vieillissement et le dopage ?
Oui. C'est le même concept. Je ne me sens pas responsable du choix de vie de ces champions. Je n'ai pas contribué à édifier ce sport de haut niveau et, personnellement, j'éprouve pour lui une certaine répugnance. Seulement, je suis encore plus choqué par l'hypocrisie des instances dirigeantes dès lors qu'on aborde la question du dopage. J'ai parfois l'impression que le sport est leur chasse gardée. Personne n'a le droit de s'aventurer sur leurs terres. En 1993, le Comité National d'Ethique, interrogé par le docteur Koralstein et moi-même, avait recommandé que de larges enquêtes concernant la santé des sportifs de haut niveau soient programmées. On n'a rien vu venir. Pas un seul chiffre ! Le Comité recommandait aussi aux médecins des équipes d'imposer une réduction des charges pour respecter la physiologie du travailleur sportif. Vous avez vu quelque chose bouger depuis 5 ans ? On vous répond simplement : "ne vous en faites pas, nous avons la situation bien en main". C'est un mensonge ! Et si quelqu'un enfreint cette loi du silence, il risque des poursuites pénales pour "apologie de dopage". En 1975, j'ai reçu une lettre du ministre des sports de l'époque qui me menaçait de me rayer du conseil de l'ordre des médecins, tout simplement parce que j'avais dit que le dopage concernait en France plus de 70 % des athlètes de certaines disciplines.

C'était impossible à entendre ?
Oui parce qu'à l'époque, je me heurtais à l'idée dominante que les Français n'étaient pas dopés, contrairement aux "méchants" athlètes des pays de l'est. Ce fut pour moi l'expérience du premier mensonge de la médecine politicienne. Ensuite, il y eut cette autre idée complètement fausse que les tests suffisaient à écarter les tricheurs. Puis, on a dit que le dopage ne servait à rien sur le plan des performances, mais tuait tous les imprudents qui avaient l'audace de s'y aventurer, ce qui aurait bien simplifié le problème, soit dit en passant. Bref une série de dogmes complétement boiteux. Pour moi, ceux qui tiennent de tels propos sont dangereux je pense qu'ils sont responsables du décalage énorme entre le discours officiel et la réalité du terrain. C'est comme cela qu'on arrive à la fraction excessive et dangereuse du dopage. Les athlètes ne peuvent plus faire confiance aux moralistes bien-pensants de la médecine du sport et se dirigent massivement entre les mains de gourous.

Vous plaidez pour un rééquilibrage hormonal chez les sportifs épuisés. Une sorte de dopage contrôlé, non ?
C'est la moins mauvaise des solutions ! Je préférerais bien entendu que la question ne se pose pas et que le sport se pratique sans dopage. Mais face à la situation actuelle, il me semblerait plus humain d'assouplir les règlements et de permettre que le dopage se fasse proprement et par des professionnels plutôt que par des charlatans. L'initiative prise par l'Union Cycliste Internationale de permettre un hématocrite jusqu'à 50 % me paraît une bonne chose. Elle a peut-être contribué à généraliser l'usage de l'EPO mais dans des limites acceptables et désormais sous contrôle médical. De la même façon, la fixation d'une valeur de 6 au rapport testostérone/épitestostérone a fait en sorte que les athlètes se baladent désormais avec des taux acceptables d'hormones dans le sang. Je souhaite qu'on fasse la même chose pour les autres produits. Cela me paraît la meilleure façon de limiter les dégâts. Ceux qui prônent encore l'interdiction totale sont irréalistes et, toutes proportions gardées, aussi nuisibles que ceux qui refusaient la médicalisation de l'avortement !

Du point de vue de l'éthique médicale, il paraît tout de même difficile à accepter que l'on prescrive des médicaments à risques chez des personnes en parfaite santé...
Qui vous parle de santé ? Et vous est-il possible d'imaginer que votre notion du juste équilibre n'est pas universelle ? C'est une question de choix. Au moment où je vous parle, on recense 69 morts liées à des prises de Viagra. Sur des millions d'utilisateur, on estime que le jeu en vaut la chandelle. Le dopage résulte d'un raisonnement identique.

L'espérance de survie n'est pas la même à 20 et à 60 ans. A partir de là, le calcul du risque me semble plus difficile à établir.
Mais pourquoi pensez-vous que le dopage soit si dangereux ? Je suis persuadé que le dopage tue beaucoup moins en France que la chasse, par exemple, qui fait 40 victimes par an et 300 blessés graves. Et l'alpinisme ? Et la course automobile ? Demandait-on à Ayrton Senna de respecter la limitation de vitesse ? Y a-t-il une police pour empêcher des andouilles de s'engager sur l'Atlantique sur des bateaux à rames ou pour barrer l'entrée des trous de spéléologie lorsqu'il va pleuvoir ? Je ne comprend pas cet argument de la santé. Et si jamais il devait constituer l'unique critère de notre action, je crois que nous serions beaucoup plus efficaces avec mon idée d'une aide médicale propre plutôt que le flou de la situation actuelle.

Vous pensez vraiment qu'un assouplissement des règles entraînera les athlètes à suivre docilement l'avis de leur médecin ? Comment s'assurer que le champion à qui vous prescrivez des doses physiologiques d'hormones ne vide pas la boîte d'un seul coup ?
Tout simplement parce que la confiance sera restaurée. Dans mon service d'endocrinologie, j'ai vu passer des centaines de gens. Personne n'a jamais pensé tricher sur les doses...

Cela me paraît normal. Vos patients sont d'abord soucieux de leur santé. Les sportifs professionnels, eux, recherchent la notoriété, l'argent, les résultats, les records. Cela fait une énorme différence, non ?
C'est avec le système actuel que les sportifs vident la boîte ! Mais qu'est-ce que vous proposez d'autre ? En France, on en est à lâcher la police, la justice et les douanes sur les sportifs. Bientôt ce sera l'armée ! Mon rêve, je le répète, serait un sport sans dopage. Si l'on pouvait lutter d'homme à homme ou de femme à femme, sans artifices, je m'intéresserais peut-être de plus près aux compétitions. Mais actuellement la situation est telle que les médecins sont seulement chargés de jeter un manteau de respectabilité sur ce type de spectacle. Tout doit être passé au rose et au blanc. Les sportifs sont censés être des jeunes gens en parfaite santé qui savent mieux que les autres "gérer leur fatigue", selon l'expression consacrée, et se contenter d'innocentes vitamines pendant que le dopage envoie les infâmes tricheurs en prison ou à la morgue. personnellement je refuse de me prêter au jeu.

Propos recueillis par Gilles Goetghebuer



Les progrès de la médecine crapuleuse

Article paru dans "Sport et Vie" hors série N° 9


Chaque nouvelle découverte médicale possède son versant noir à l'origine de nouvelles toxicomanies et de dopage. Selon le professeur Jean-Paul Escande, cette médecine crapuleuse n'est pas différente de sa prestigieuse consoeur dans sa phase de recherche.
Seulement dans ses applications !


Dans un article récent, vous parliez de médecine crapuleuse à propos du dopage.
Oui, c'est une médecine crapuleuse! Quand les gens nous parlent de produits de substitution chez les athlètes, par exemple, j'ai du mal à faire la différence avec le discours du docteur Mengele, qui nous expliquait qu'en brûlant des juifs dans de l'eau bien chaude, puis en les plongeant dans de l'eau bien froide, on faisait progresser la science.

D'après vous, s'achemine-t-on vers la découverte ou la mise au point de nouveaux produits dopants dont on ne soupçonne pas les effets ou l'efficacité ?
C'est l'évidence même! Cela s'inscrit dans l'histoire de la médecine. Au début, on se préoccupait de ce qui déclenchait la maladie. Puis on a voulu comprendre ce qui faisait fonctionner un organisme normal. L'érythropoïétine et l'hormone de croissance ne sont jamais que me prolongement des travaux du prix Nobel de Médecine de Stanley Cohen et Rita Levi-Montalcini en 1986 sur la découverte des facteurs de croissance. Or, l'effort scientifique ne va pas s'arrêter là. On ira de plus en plus profond pour identifier de nouvelles molécules que l'on essaiera ensuite soit pour compenser des carences (c'est la médecine classique), soit pour induire un sur-régime de fonctionnement et c'est le dopage! Nous entrons donc dans une ère tout à fait dangereuse qui doit permettre la fabrication d'un homme vivant au-dessus des moyens de l'humanité, par l'adjonction de produits d'origine scientifique.

Ne pourra-t-on pas restreindre ces dérapages?
Cela pose la fameuse question : qu'est-ce que l'humain fait du progrès technique ? Il y a plusieurs années, un colloque à New York était intitulé doing better and felling worse" (faire mieux et se sentir plus mal). Moi je crois qu'il faut changer cela par "willing better and doing worse", c'est-à-dire qu'on espère du mieux, mais qu'on fait pire! Je crains ainsi qu'à l'heure actuelle, la plupart des progrès soient utilisés de manière tellement incontrôlée qu'ils se retournent contre nous, ou du moins qu'ils révèlent des effets d'accompagnement dévastateurs. Je ferais même un parallèle avec les progrès des modes industriels de production qui se sont traduits par l'exclusion et le chomâge.

Les progrès de la science peuvent aussi concerner les méthodes de détection. Ne pensez-vous pas qu'à l'avenir on puisse rétablir les tests dans un rôle vraiment dissuasif ?
A condition de ne pas s'enfermer dans une dialectique "je ne vois rien donc je ferme les yeux". Il faut ouvrir les yeux! Où est-il écrit que le dopage se limite à des tests sur la composition des urines ou même du sang. Si quelqu'un prend quinze kilos de muscles en six mois, est-ce que cela ne suffit pas pour vous mettre la puce à l'oreille ? A l'hôpital, je passe mon temps à détecter des maladies sans trouver toujours l'agent causal. Si je vois quelqu'un qui vient avec un énorme urticaire causée vraisemblablement par une prise de pénicilline, je ne vais pas lui dire: "mon cher, si je ne trouve pas de pénicilline dans votre organisme, rentrez chez vous!" Je vais le traiter pour allergie à la pénicilline sans avoir trouvé la pénicilline. Tout est comme ça. On a rarement la preuve absolue de ce que l'on traite. Cela n'empêche pas d'avoir des quasi certitudes et même des certitudes indirectes.

Certains aujourd'hui ont envie de tout laisser tomber, d'abandonner la lutte contre le dopage. Est-ce une forme de défaitisme ou de réalisme ?
C'est d'abord une forme de lobbying. A l'heure actuelle, je vois deux catégories d'anti-dopeurs : les anti-dopeurs à but anti-dopage, et les anti-dopeurs à but pro-dopage et lucratif. D'une part, il y a des gens qui nous font de grandes leçons d'éthique et de biochimie, qui nous disent comment il faut faire, qui interviennent dans la presse et qui, en définitive, contribuent surtout à noyer le poisson. Et de l'autre, là c'est plus grave, on trouve des spécialistes qui prônent l'abandon de la lutte pour s'en mettre plein les fouilles encore mieux que maintenant.

Mais pourquoi exige-t-on cette pureté quasiment virginale des sportifs alors qu'elle n'existe presque nulle part dans la société ?
Parce qu'il s'agit d'une activité publique. Cela signifie que le sportif qui se dope ne laisse pas aux autres le choix de ne pas le faire. En outre, il propose un modèle discutable et contraignant à des centaines, voire des milliers ou des millions de spectateurs. Cela explique que les joueurs soient considérés comme des références, à l'âme pure, telles des vestales des temps modernes. Mais effectivement, on est beaucoup plus sévère avec eux qu'avec le commun des mortels. L'autre jour, j'ai proposé à un collègue de m'accompagner à l'Académie française, le jour d'une intronisation. Nous devions débarquer en tenue d'huissier, contraindre le nouveau venu à nous suivre aux toilettes, à la fin de son discours, et nous lui dirions : "Nous allons examiner votre urine, vous pourrez vous rasseoir sur votre siège, mais si vous êtes positif, alors on vous jette dehors!" Quelle sera sa réaction ?

Il vous répondra que sa santé n'est pas votre problème...
C'est très possible. Mais comment définir ce qui est du ressort sociétal et du ressort personnel ? L'autre jour, je demandais à un ami socialiste : "les femmes qui montent des paquets jusqu'au huitième étage sans ascenseur, est-ce que tu ne serais pas favorable à un projet de loi leur permettant d'avoir accès à l'EPO ou à l'hormone de croissance ? Elles se sentiraient beaucoup mieux, ce serait un beau projet social !" Cela fait rire. En fait, le problème est très sérieux. Si l'on maîtrise les processus de surnaturation, pourquoi n'en ferait-on pas profiter tout ceux qui en ont besoin ? Des gens qui déménagent des pianos ou qui portent des lourdes charges ! Cela pose un problème énorme à la société. Il est temps de se poser ce genre de questions.

Propos recueillis par Fabrice Moth



Accepter qu'un type utilise des produits et mette sa santé en péril sans le reléguer au rang de tricheur est difficile pour la société. Cela ne doit pas l'être pour nous, médecins. Soigner le dopage, c'est l'accepter

La lutte contre le dopage est un cheval de bataille qui commence à avoir son pesant de cavaliers... Sur la selle se côtoient les insurgés de la première heure, les résistants de la dernière et ceux qui, comme moi, défendent une idée non conventionnelle et que la surmédiatisation du phénomène a propulsée sur l'équidé. Mon idée est simple. Pourtant, jusqu'à ce jour, personne ne l'avait mise en avant. Est-ce ma double casquette de médecin et de sportif de haut niveau qui m'accorde le privilège empoisonné de la novation ou est-ce que cette idée n'est pas si simple que cela?

Pour tout le monde, la lutte contre le dopage a deux objectifs: préserver les valeurs morales du sport et préserver la santé des sportifs. Les moyens mis en œuvre pour atteindre le premier sont à juste titre l'augmentation de la répression. Les différentes formes que prennent cette accentuation des contrôles et des sanctions sont suffisamment explicitées pour que je n'y revienne pas ici. D'autant que mon idée n'appartient en rien à ce premier temps de la lutte. Pour le second objectif, les actions menées pour l'instant ne concernaient que la prévention. Cela revient à dire que ces actions visaient les générations à venir et plus généralement des personnes non touchées par le phénomène. Mais quid des sportifs actuels touchés de plein fouet par ce problème? Quid de Sébastien Groussel, mort sur son vélo, le sang rempli de saloperies? Quid de ces dizaines de morts directes ou indirectes que l'on ne chiffre même pas? Quid de ces pathologies souvent tues et étouffées par l'immoralité des pratiques?

Rien. Un sportif qui se foutait en l'air avec des produits ne méritait pas la moindre écoute et encore moins la moindre assistance, si ce n'est quand il en avait terminé avec le dopage. Deux cas de figures pouvaient ainsi lui donner le droit d'accès au soin: soit il avait arrêté la dope, soit il avait arrêté le sport... Mais, malheureusement, il arrive que des types n'arrivent à décrocher ni de l'un ni de l'autre avant le drame. Paradoxe que de ne refuser quasiment aucun moyen pour préserver la santé des jeunes et des futurs sportifs, et de ne pas envisager en même temps la moindre action pour préserver celle des sportifs déjà touchés.

Cette situation où la morale empêchait le soin revenait à une non-assistance à personne en danger.

La solution consiste à accepter l'existence du problème (ce qui est aisé aujourd'hui) et que tout doit être mis en œuvre pour en réduire les conséquences dramatiques (ce qui en pose un peu plus quand il s'agit de sportifs dopés à qui il faudrait apporter aide et assistance.)

C'est cette aide et cette assistance que l'on appelle en santé «une politique de diminution des risques.»

En l'occurrence, il s'agit d'éviter que des types en meurent, éviter que d'autres ne développent des pathologies associées graves, empêcher que certains tombent dans la dépendance toxicomaniaque, que celle-ci soit physique, psychologique ou sociale. Pour cela, il faut se poser en soignant, sans jugement et sans a priori. Accepter le fait qu'un type utilise des produits et mette sa santé en péril sans le condamner au rang de tricheur est chose difficile pour l'ensemble de la société. Cela ne doit pas l'être pour nous, médecins. Cela doit nous pousser à susciter une demande de soin pour usage nocif de substance que la personne concernée soit sportive ou non. C'est dans cette optique et dans le cadre de la loi Buffet que j'ai soumis aux parlementaires Noël Mamère et André Aschieri l'idée d'un amendement qui, en plus des sanctions administratives, obligerait le sportif déclaré dopé à rencontrer au moins une fois une équipe sanitaire spécialisée dans l'usage nocif de substance et particulièrement dans cette approche sanitaire du dopage. Cet amendement sous le nom d'«injonction informative» a été voté à l'unanimité, et je m'en réjouis.

Cela aura pour conséquences immédiates d'établir un contact entre une personne complètement coupée du soin par sa pratique et des compétences médicales appropriées. Même s'il ne se passe rien lors de cet entretien, il pourra déboucher sur des contacts ultérieurs, volontaires ceux-là. Sinon, il permettra de révéler une demande de soin et d'information jusqu'alors tue mais aussi de révéler à la personne le gravité de son problème et de mettre en place avec lui un projet de soin pouvant comprendre l'arrêt de ces pratiques dangereuses.

En plus, cela permettra d'ouvrir un espace de dialogue toujours nécessaire à la pertinence de la prévention primaire et de la lutte en général. En effet, donner la parole par le biais de l'assistance et du soin aux usagers eux-mêmes débouchera automatiquement vers une meilleure compréhension du problème. De celle-ci découlera l'élaboration de messages de prévention plus en prise avec les mécanismes complexes pouvant amener un sportif à mettre son éthique et surtout sa santé en danger.

Cet amendement devrait, si la volonté politique perdure jusque dans le choix des compétences, permettre d'aider et de soigner des personnes qui en ont besoin, en brisant cette chape de mort que peut parfois devenir la morale. Mais aussi par l'écoute et la compréhension, il permettra de rendre plus efficace la lutte et la prévention.


Gérard Dine, directeur de l'Institut biotechnologique de Troyes

« Une véritable médecine du travail pour le sport de haut niveau »

« L'année 1999 a été marquée, en matière de prévention du dopage, par le début de la mise en place dans les sports français d'un suivi biologique, dont vous avez été un des initiateurs. Quel bilan en tirez-vous ?

- Les choses évoluent de façon significative. 1999 a été une année charnière. Pendant dix ans, on a eu l'impression de prêcher dans le vide. On ne parvenait pas à établir de ponts entre biologistes, médecins du sport, techniciens du sport et industriels. En l'espace d'un an et demi, il y a eu irruption dans le sport d'un outil, la biologie, qui n'a de pertinence et d'intérêt que s'il est préconisé par des médecins du sport et adapté au sport concerné. Il y a eu convergence entre les compétences des biologistes, les capacités techniques et la possibilité pour les médecins du sport d'avoir des paramètres parlants, pas seulement par rapport à des pratiques dopantes, mais aussi à la pratique sportive.

A quoi a tenu cette convergence ?

- On a vu la profession des biologistes, qui était peu impliquée, intégrer la thématique sportive lors de deux grandes manifestations nationales en 1999. En 2000, ce sera encore le cas pour un colloque en octobre et Bioforma, organisme de formation continue, a aussi mis la biologie du sport à son programme. Par ailleurs, économiquement, le suivi biologique est devenu possible. Il peut être officiellement pris en charge dans la médecine du travail, et non par le biais de prescriptions ponctuelles remboursées par la Sécurité sociale.

» Enfin, les industriels se sont aperçus qu'il y a un marché. Le secteur des biotechnologies est celui qui, avec l'imagerie médicale, a le plus progressé depuis vingt ans. On a des outils de plus en plus précis, avec des marqueurs plus pertinents pour apprécier le fonctionnement musculaire, énergétique, comprendre la performance et la gestion de la récupération... Mais il fallait des outils accessibles. Le fait que la biotechnologie a montré sa pertinence pour la préservation de la santé des sportifs et comme alternative vis-à-vis de pratiques dopantes a conduit les industriels à s'y intéresser.

» Scientifiquement, techniquement, les compétences existent. Ethiquement, les gens sont prêts à bouger. Dans quelques années, le suivi biologique deviendra une véritable médecine du travail pour le sport de haut niveau. Mais il faudra de sérieuses discussions, il faudra former, définir ce qui est pertinent, sport par sport.

- Que vous inspirent les soubresauts de la mise en oeuvre de ce suivi : unité mobile chargée des premiers prélèvements stoppée ; mise en place difficile d'un réseau de laboratoires ?

- L'unité mobile, même si le cadre administratif avait été mal défini, reste utile. Quant au réseau de laboratoires, la proposition de mise en place date d'octobre 1999. C'est en devenir. Il y a des aspects de faisabilité à prendre en compte : il faut des critères de fonctionnement par rapport aux sportifs (proximité notamment). Si l'on arrive à gérer les aspects logistiques, financiers et de compétences, ce ne sera pas un problème.

Le suivi biologique exclut-il le dopage ?

- Bien sûr que non. On ne peut demander à la biologie que ce qu'elle peut apporter. Sur un seul bilan sanguin on ne peut pas voir grand-chose. En revanche, avec un suivi longitudinal (plusieurs bilans), on a une vision plus précise, et, là, cela devient dissuasif. Mais on se place dans un contexte de prévention, de démarche médicale. Cela relève de la médecine du travail. »


Propos recueillis par Philippe Le Coeur
Le Monde daté du mardi 15 février 2000